Le récit publié dans L'Humanité du 8 décembre 1914 est en concordance avec les récits publiés après le conflit.
Même s'il est incomplet (censure ??) il donne un bilan humain et évite toute emphase.
Le journaliste écrit "Et il faut ici, encore, replacer dans le domaine de la légende tous les récits publiés dès les premiers jours de la bataille sur les opérations effectuées dans cette partie du Grand-Couronné de Nancy."
Quelques jours plus tard, Le Figaro du 16 décembre 1914 publie un "récit" emphatique, amphigourique, sans aucune précision factuelle. Ce numéro est également consultable sur Retronews
Pour ma part, j'ai noté de nombreuses erreurs topographiques.
Je n'ai pas trouvé non plus de références confirmant :
- les 10 000 cavaliers allemands prêts à défilé dans Nancy, habillés comme des chevaliers teutoniques.
- la félonie allemande, qui aurait amené des canons jusqu'à Seichamps pour bombarder Nancy, sous couvert de relever les corps des soldats morts.
J'avais déjà noté les contresens faits en comparant cette bataille à celle de 1218 au même endroit.
Les grands jours de Lorraine
La défense de Nancy et sa résistance victorieuse resteront parmi les plus magnifiques pages de la guerre actuelle. On avait noté les grandes lignes de cette lutte et signalé les incidents glorieux. On n'avait pas écrit encore de relation de cette bataille, qui fut l'une des plus heureuses humiliations du kaiser. Aussi publions-nous avec grand empressement le récit poignant, pittoresque et vécu que nous en adresse M. Albert de Pouvourville.
On commence de savoir les actions merveilleuses par quoi le Grand-Couronné de Nancy sauva la cité et la province lorraines de l'invasion. Mais la sécheresse des communiqués risque de réduire aux affirmations d'une constatation presque indifférente l'ardent héroïsme d'une lutte de quarante jours.
Parmi ces vaillances ininterrompues, je ne sais rien de plus tragiquement beau que l'affaire de la forêt de Champenoux. C'est à 1'ordinaire un coin délicieux, trop éloigné des Villes pour avoir l'écho de leurs joies dominicales : les ramures épaisses des hêtres et des chênes couvrent les étroits sentiers ; des ruisseaux courent lentement sous les taillis, des étangs mouillent des gazons et des clairières.
Par ce couvert de Champenoux, les Allemands ont souvent tenté l'attaque, subreptice et nocturne, des monts d'Amance qui le couronnent. Mais on veille là-haut, et toujours ils ont été repoussés. Tout de même, il y a, dans les plans de l'état-major allemand, un grand projet, celui de prendre Nancy. A jour fixe, naturellement.
Donc, au 7 septembre, l'envahisseur dévale des collines de la Seille.il la franchit aux ponts de Chambley1, de Moncel, de Brin, de Bioncourt ; il passe aux écluses et aux gués ; il passe aussi la petite Loutre Noire, tout encadrée de saules, et si mignonne qu'on peut, en certains points, la sauter à la perche. A l'abri de la forêt de Bezange, il hisse ses gros canons sur le Rozebois ; il les hisse sur Burthecourt, apanage que Napoléon donna à son maréchal Molitor, de qui les descendants sont encore là : il les hisse sur les ruines de Doncourt, l'ancienne forteresse des Templiers, et tous ses canons tirent sur Amance et sur ses avancées.
Et voici que Bouxières-aux-Chênes flambe comme une torche ; que Fleur-Fontaine s'allume ; que la petite Bouzule, où les orphéons nancéiens viennent chanter le dimanche, ne fait qu'un feu de paille ; que Laitre, dont le porche roman est un pur joyau de pierre, s'abîme sous les obus; les fermes s'effondrent, les bois s'embrasent, l'Amesule2 fume.
Et pendant ce temps, malgré les feux foudroyants d'Amance, qui déciment l'ennemi, une foule innombrable et aveugle, mais ordonnée et rapide, s'avance par les routes de Brin, de Mazerulles et de Moncel, bouchant à mesure les trouées sanglantes faites par nos 75, et gagne l'immense forêt. Masses pressées, sinueuses et massives, elles s'approchent, s'infiltrent s'engouffrent sous le bois. Malgré l'effort français il en est ainsi tout le jour : au soir tombé, l'énorme armée est tout entière cachée et confondue dans l'ombre des grands arbres, et le friselis des feuilles, à la brise de septembre, couvre le cliquetis des sabres et des fusils, d'où va demain jaillir la mort.
C'est demain, en effet, que l'armée allemande va prendre Amance, et, tout de suite après, Nancy. A quel prix? Nul ne le sait : et qu'importe? Mais elle les prendra. Pendant la nuit, Celui pour qui elle doit les conquérir arrive avec 10,000 cavaliers,et s'installe à la corne du bois Morel, talus éminent d'où il verra toute la bataille et au pied duquel la route, blanche et toute droite, conduit, sans un détour, jusqu'à Nancy.
***
Ces 10,000 cavaliers sont blancs, et l'homme qui les conduit est, lui aussi, enveloppé d'un grand manteau blanc, avec une croix rouge à l'omoplate gauche. C'est qu'il faut, dans l'ancienne capitale du duché de Lorraine, faire une entrée somptueuse. Les 10,000 cavaliers sont habillés de neuf ; les 10,000 chevaux sont frais et fraîchement harnachés. Et le Maître a imposé, au mépris de tout uniforme réglementaire, ce manteau blanc à croix rouge, qui est celui des cavaliers de l'Ordre teutonique. Le Lohengrin approximatif qui ensanglante l'Europe n'a pas perdu le goût des cavalcades historiques : féru des exploits du moyen âge germanique, il ressuscite, en 1914, les coutumes et les vêtements des compagnons d'Albert l'Ours3. Demain, l'empereur des Alamans, Guillaume II, vengera, dans Nancy, enfin violée, la défaite de Charles le Téméraire4. Tel est le sens de ce symbolique manteau.
A l'aube, il est là, avec sa lorgnette, et, au pied du mamelon, piaffent les 10,000 cavaliers, guidons au vent, trompette sur la cuisse, prêts pour la chevauchée impériale. Du haut de Doncourt, le canon des Templiers donne le signal : et les têtes de colonnes prussiennes débouchent à l'orée de la grande forêt.
Toutes les batteries à nouveau tonnent, celles de Bezange et de la Seille, celles d'Amance et du Pain-de-Sucre : et les bourgs, les fermes et les châteaux recommencent de flamber et de s'effondrer. Dans le sifflement et les croisements des feux, les Allemands montent, gagnent Laitre5, gagnent Fleur-Fontaine; gagnent Velaine, se glissent au col6, entre les deux monts d'Amance. C'est l'instant critique, où la balance de la guerre va pencher d'un côté ou de l'autre.
Or, soudain, avec de grandes clameurs, des hauteurs d'Eulmont, du fond d'Agincourt des pentes du Pain-de-Sucre et de Sainte-Geneviève, de plus loin encore, de Lay et du plateau de Malzéviile, et, à l'est, des bois de Saint-Paul et de Pulnoy, les régiments français dévalent en tirailleurs, en soutiens, en réserves, descendant les pentes, franchissant les plaines, escaladant les coteaux, et se heurtant aux lignes prussiennes dans un choc dont les deux armées et la terre elle-même tressaillent et sont ébranlées. Dans la bataille d'ensemble, des combats séparés et des corps à corps s'engagent : là, que d'héroïsmes individuels, qu'on ne peut pas dire encore, mais qu'il faut pieusement retenir pour la future histoire ! Fleur-Fontaine, le Tremblois, La Bouzule, le Fourasse sont disputés dans le sang et la fumée, et vingt fois pris et repris. Tout le jour la lutte continue.
Mais entre la Candale et l'étang de Quercigny au nord, entre Sornéville et Pettoncourt à l'est, le feu effroyable d'Amance empêche les renforts allemands de passer la Seille, et isolent les combattants entre la montagne et la forêt. Tout d'un coup, un flottement se dessine, qui court sur la ligne impériale, et s'accentue : on voit les masses allemandes reculer sous l'élan de l'adversaire, abandonner de l'artillerie enlizée7 dans la boue de l'Amesule et, échelon par échelon, rentrer dans les bois. Un mouvement débordant s'esquisse du côté français, vers le seuil de Seichamps.
Dans une surhumaine poussée, l'armée française suit et poursuit. Et sous le tonnerre des gros canons du triple fort, toute la bataille s'engouffre dans la forêt.
Inoubliable instant d'angoisse, mais déjà plein d'espérance ! Les défenseurs du Mont, ainsi que l'impérial spectateur, ne voient plus rien : seules les clameurs de guerre sortent des ombres forestières. Mais il semble que la brise du soir fait les cris plus lointains, et le nuage de fumée qui marque le front du combat recule de plus en plus vers la Seille. Le tir des forts s'allonge et bat maintenant la sortie de la forêt vers la frontière. Une attente, une impatience éperdue... et soudain les premiers éléments allemands surgissent du bois vers la Seille dans une retraite rapide. En même temps, les 10,000 cavaliers blancs sur la route de Mazerulles remontent à cheval, tournent bride, filent derrière la forêt de Bezange, et disparaissent à l'horizon comme un nuage de tempête. Et du haut de son observatoire, presque seul, l'Empereur des Alamans s'enfuit, et galope vers ses forteresses, avec, à son poing, son Aigle noir tout ébouriffé dans le vent de la victoire française !
C'est la fin. Dans l'ouragan de la déroute, l'armée allemande, décimée et vaincue, repasse, comme elle peut, la rivière frontière, et s’en retourne vers Metz, poursuivie par les feux de nos artilleries.
Dans la forêt, les étangs sont comblés de cadavres; les ruisseaux coulent rouges de sang. Les gazons foulés et les fourrés impénétrables gardent le mystère des massacres et les premières feuilles tombent sur les monceaux de morts. Dans la plaine, les fumées des fermes et des villages incendiés montent toutes bleues vers un ciel déjà plus calme : le canon lui-même tait sa voix bourrue, le jour décline, le silence s'étend sur la bataille, comme un manteau, comme un linceul. Et sur le charnier triomphal,et sur la forêt écarlate, tombe l’oblique rayon du soleil de septembre, le soleil du premier automne, lourd et chaud, couleur de gloire et de sang.
Cette bataille eut une conséquence inattendue et tragique.
L'Empereur allemand, réfugié le soir dans la banlieue de Metz, à ce château de Frescaty dont la gloire est faite de tout l'opprobre de 1870, recevait, sur le perron d'honneur, le compte rendu de ses armées en déroute. Et le vent de la défaite sifflait aux angles des cours : et Guillaume II frémissait au total de ses morts, accru à chaque instant par le rapport de quelque officier arrivant, tout botté de boue, du front en désordre.
Quand il sut quelles multitudes, immobiles et froides, jonchaient les routes lorraines qu'il avait espéré franchir en demi-dieu vainqueur, il donna ordre de solliciter de l'adversaire un armistice de vingt-quatre heures, pour relever et inhumer les victimes.
Ce fut au bas d'Amance que le parlementaire prussien rencontra l'état-major français : et, pour cette seule fois, un Allemand toucha du pied, sans en être puni par une mort immédiate, le flanc de la montagne héroïque.
Généreux comme à son habitude, le chef français consentit à l'entracte. Tout le jour, de onze heures du matin à onze heures du soir, les ambulances, les voitures et les cacolets8 d'Allemagne vidèrent de ses morts le champ de bataille; les médecins, les infirmiers et les brancardiers allemands se penchèrent sur les sillons et enlevèrent les cadavres. Du haut des collines et des talus, les fantassins et les artilleurs français regardaient. Les fusils chargés, mais au cran d'arrêt, les canons prêts, mais la culasse ouverte, demeuraient muets. Le soir venu, les convois sinistres se formaient sur les routes - hier routes d'invasion, aujourd'hui routes de retraite- qui mènent aux ponts et aux gués de la Seille : et d'autres convois les remplaçaient, et s'emplissaient derechef et toujours, comme si l'épouvantable moisson ne devait jamais s achever.
Tout de même les derniers charrois sortirent de Rozebois, s'alignèrent sur la route de Mazerulles, et disparurent à la Corne du bois Morel, qu'illustra le départ précipité de l' Empereur. Et puis, sous les premières ombres du soir, à chaque instant épaissies, un dernier convoi, lourd, lent, de chariots à bâches soigneusement closes, débouchait du chemin vicinal de Bezange, et se dirigeait à la gauche extrême du champ de bataille, au delà de Velaine et de Laneuvelotte, au-dessous de ce seuil de Seichamps que les chasseurs poméraniens avaient, en vain, tenté d'atteindre et d'occuper. Le régiment français de Sainte-Geneviève et la batterie juchée au sommet du Pain-de-Sucre voyaient ces dernières voitures défiler pesamment ; dans le silence accablant de la soirée on entendait le grincement des ais9, sous le cahotement du chemin coupé d'ornières. Sans doute, c'était un cadavre de marque, disaient les nôtres, que les Boches allaient ainsi chercher solennellement, avec cette pieuse lenteur ; et avec le-soir, la brume de septembre s'étendait sur la plaine : nos hommes rte virent ni n'entendirent repasser le sinistre convoi. Et tout de suite ils n'y pensèrent plus.
Neuf heures sonnèrent ; puis dix heures : encore soixante minutes, et c'était la fin du répit. Le silence était plus complet encore, ouaté de brouillard et de nuit. Les villages n'avaient aucuns feux : une désolation muette étreignait les champs fatigués et refroidis de la lutte passée. Cette nuit, grâce aux détachements de guet, et sous le harassement des jours de bataille', on dormirait dans l'accalmie.
Onze heures du soir tintèrent, au clocher de Mazerulles. Et soudain, dans les nues lourdes, le tonnerre retentit : et, dans la plaine, un éclair déchira la nuit, et le hurlement des aciers et des bronzes fit trembler la terre et les hommes. Sur les hauteurs lorraines, toute l'armée s'éveilla, tomba en arrêt, surgit aux écoutes.
C'était, confondues dans un affreux concert, la foudre du ciel et la canonnade allemande. Bientôt la fureur des batteries dompta et surmonta la voix du tonnerre. Mais quoi donc? et d'où partaient ces coups imprévus? Leur fracas immédiat gravissait d'un bond les hauteurs que couronnaient nos soldats et nos forts ; on eût dit les canons prussiens à portée de la main, sous nos pieds.
Et c'était vrai. Dès la troisième rafale de vacarme et de fer, des lueurs s'allument dans la plaine où, sous la foi des paroles et la garde des armées, Nancy s'est endormie. De lourds nuages, éclairés en dessous par des reflets rouges, flottent pesamment sur la cité. Le tocsin s'éveille aux clochers. Une confuse rumeur s'élève, faite du ronflement des projectiles, de l'écrasement des édifices et des cris des femmes. A huit kilomètres, du seuil même de Seichamps, seul point qui soit au découvert de l'ennemi, Nancy est bombardé. Entre les abords de Bosserville et les avancées de Malzéville, les obus sifflent et tombent dans l'étroit espace urbain, que bornent, d'une part, l'église Saint-Sébastien, dont la façade est éventrée, et, d'autre part, la cathédrale, dont on aperçoit, sur les lueurs fauves et dansantes, le profil en huilier, que plaisantait Alexandre Dumas.
Au seuil de Seichamps, sous nos batteries, immédiatement et insolemment le feu prussien s'est installé. On n'a pas vu passer les engins, non, mais on a vu passer les voitures qui les apportaient. Le fameux convoi sanitaire, qui intriguait nos troupiers, cachait, sous ses bâches timbrées de la Croix-Rouge, les canons, les affûts, les roues et les volées, démontées pièce par pièce, et remontées devant Seichamps, à la faveur de l'armistice et de la nuit.
Il faut les détruire, ces batteries de mort : nos artilleurs sautent à leurs pièces ; ils n'ont rien vu dans le jour, ils voient encore moins dans la nuit. Qu'importe? ils tireront au jugé.
Et nos 75 tirent au jugé. Ils pointent dans les ténèbres, sur le fugitif éclair que fait, dans l'invisible plaine, la mise à feu de chaque coup allemand. Un point, pendant un centième de seconde, voilà le but. Et en quarante-deux minutes, par ce tir d'aveugle, les canons ennemis sont tous atteints : les batteries .sont, comme on dit, réglées; une à une, les pièces se taisent : le bombardement est fini. A l'aube, dans la boue sanglante et hachée de Seichamps, il n'est plus un soldat allemand vivant, ni un canon allemand debout. Et, le soir même d'une si chaude alerte, les Nancéens venaient voir de tout près les monstres abattus qui avaient failli incendier leur cité.
Les chefs du Grand-Couronné ne donneront désormais plus à l'ennemi, douze heures, ni douze minutes, ni douze secondes, pour ramasser leurs morts.
Albert de Pouverville.
1Chambrey ??
2(sic)
3Albert de Brandebourg, (vers 1100-1170), premier margrave de Brandenbourg, à l’origine du royaume de Prusse. L’ordre Teutonique a été fondé à Jérusalem en 1191, après la mort d’Albert l’Ours. Son emblème n’était pas une croix rouge, mais une croix latine noire, qui fait penser à la « croix de fer ».
4Je ne crois pas que les Hohenzollern aient jamais revendiqué l’héritage bourguignon. Quant à l’empereur François-Joseph de Habsbourg-Lorraine, il descendait certes du Téméraire, mais aussi de son vainqueur René II.
5Les troupes allemandes n’ont pas atteint Laître-sous-Amance.
6Le « col » pourrait être celui entre le Petit Mont et le Grand Mont d’Amance, où les troupes allemandes ne sont jamais arrivées.
7(sic)
8Le cacolet est une sorte de bât, constitué de deux sièges à dossier, en osier, fixés sur une armature adaptée au dos de l'animal porteur (cheval, mulet, âne, etc.) . Pas très pratique pour évacuer des cadavres.
9Planches de bois (vieux)
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