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En explorant les journaux mis en ligne par Limedia Kiosque, j'ai découvert cette affaire. J'espère avoir retranscrit fidèlement le texte. Les notes sont de mon cru.

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Mi-Carême 1903 à Bouxières-aux-Chênes : un fait divers très politique.

Dimanche 17 mai 1903

L’Est Républicain

Les affaires de Bouxières-aux-Chênes en simple police

Samedi, ont été appelées devant le tribunal de simple police de Nancy, deux affaires qui se sont passées, l'une le 22, l'autre le 23 mars dernier, dans la commune de Bouxières-aux-Chênes.

La première de ces affaires est relative à la cavalcade de la Mi-Carême, dirigée particulièrement, — dit un procès verbal de gendarmerie, — contre M. Hanne1, receveur-buraliste dans cette commune.

La seconde est l'épilogue de la scène de violences dont a été victime, à Bouxières-aux-Chênes,M. Léon Coqueron2, cultivateur, demeurant à Eulmont. Nos lecteurs sont au courant de ces deux incidents, dont le premier a fait un certain bruit.

La cavalcade de la Mi-Carême

Dès l'ouverture de l'audience, présidée par M. Grandemange, juge de paix3 du canton Est, une foule nombreuse venue de Bouxières-aux-Chênes, Eulmont, Amance et localités voisines, se presse dans la salle.

M. Flury, commissaire de police du canton Nord, occupe le siège du ministère public.

Les prévenus sont : MM. Auguste Duval, 40 ans, débitant: René Devin, 46 ans, cultivateur; Etienne Tollé fils, 20 ans, journalier; Julien Barbier, aide rural: Joseph Fournier, 33 ans, journalier; Lucien Barthelémy. 15 ans; Henri Florentin, Emile-Hubert Haudevilie, 30 ans, tous trois journaliers ; Locuty, 26 ans : Nicolas Genèvrier, aides ruraux ; Rodhain. 41 ans, maréchal-ferrant; Paul Joly, 28 ans, et Charles Lentz, 55 ans, vignerons; Charles Haudeville, Emile Collin, Nicolas Richard, 23 ans ; Charles Masson, Joseph Tollé père et Baraban. Ils se sont fait représenter par Me Terraux, avocat.

Huit témoins à charge ont été cités par l'accusation. Parmi eux, on remarque M. Lebreton, commissaire spécial à la gare de Moncel4. Cinq témoins ont été cités par la défense.

M. Diné, secrétaire du ministère public, lit le procès-verbal de gendarmerie, qui forme comme on sait, l'acte d'accusation en simple police, en voici quelques extraits :

« Le 22 mars dernier, dit-il, à  quatre heures et demie de l'après-midi, une cavalcade fut organisée à l'occasion de la Mi-Carême, par de nombreux habitants de Bouxières-aux-Chênes. Elle s'arrêta devant le « Grand Chêne ». A ce moment, d'un des chars du cortège, on descendit un mannequin que l'on s'apprêtait à exécuter.

C'est à ce moment qu'intervint M. Lebreton, commissaire spécial à Moncel-sur-Seille.

M. Lebreton est le premier témoin entendu, et il raconte la scène  à peu près en ces termes :

« Le mannequin représentait M. Hanne, receveur buraliste. On allait l'exécuter aux cris de : « A mort le Prussien ! A mort le traître ! » et autres cris du même genre, lorsque je jugeai utile d'intervenir.

« J’arrêtai un jeune homme, M. Richard, qui, travesti en soldat, remplissait l'office de bourreau, et le conduisis à la mairie ; Mais la mairie se trouvait fermée,

M. le commissaire spécial ajoute que M. le curé5 de Bouxières avait eu vent de « l'exécution en effigie de M. Hanne » et qu'il avait demandé qu'on ne procédât pas à l'opération devant l’église.

« — Je remercie M. le curé de cette attention, ajoute non sans ironie M. Lebreton, mais il aurait bien dû aller plus loin, et engager ses paroissiens   ne rien « exécuter » du tout.

M. le commissaire spécial de Moncel s'en prend ensuite au maire6 qui avait, dit-il, autorisé cette cavalcade, qui avait prêté des drapeaux alors qu'il n'en arbore pas même au 14 juillet.

M. Lebreton affirme ensuite que les cris poussés par les jeunes gens de la cavalcade dont il a été question plus haut, s'adressaient bien au receveur buraliste.

M. Lebreton raconte les misères faites par les habitants de Bouxières à  M. Hanne. On lui aurait barbouillé d'excréments la façade de sa maison, semé du séné dans son jardin, etc. etc.

M. le commissaire spécial fait un vif éloge de la conduite militaire de M. Hanne. A 20 ans. en 1870, il se trouvait à Metz et faisait partie de la brigade du général Lapasset, qui, comme on le sait, fit brûler ses drapeaux.

M. Hanne parvint à sauver les chevaux du général, apès la capitulation. Il fut même, à  un moment donné de la campagne, surpris par les Allemands, alors qu'il cherchait à avoir des renseignements. Condamné à mort par un conseil de guerre, il aurait été fusillé sans l'heureuse intervention d'un détachement de troupes françaises.

Après 70, Hanne se fixa comme cabaretier à Montigny-lès-Metz. En 1885, il fut arrêté pour espionnage par les Allemands, mais relaché faute de preuves. En 1894, incarcéré de nouveau pour le même motif, on le condamna à quatre ans de forteresse. Libre, il fut nommé  à la recette de Bouxières pour « services exceptionnels rendus au gouvernement.»7

1 André Hanne, né le 6 février 1850 à Thionville, il épouse le 9 mars 1872 à Montigny-lès-Metz Thérèse Herminie Mognot (ou Mogniot), née le 30 décembre 1848 à Ablainville (Meuse). Ils ont eu (au moins) 9 enfants,

Le couple connaît des difficultés financières : vente judiciaire de ses meubles le 19 juin 1882 (Gazette de Lorraine et nouvelles d’Alsace du 18 juin 1882).

Il ne faut pas confondre cette famille avec les familles Hanné.

2 Léon Théodore, né le 12 décembre 1883 à Eulmont ?

3 Les justices de paix étaient des juridictions de proximité, mises en place en France en 1790 et supprimées en 1958. Il y en avait alors une par canton ; chacune était sous la responsabilité du juge de paix.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Justice_de_paix_en_France

4 La gare de Moncel-sur-Seille, sur la ligne vers Château-Salins et Sarreguemines, est une gare-frontière, avec une forte présence douanière et policière.

5 François Doyotte, curé du 25 mars 1895 au 10 août 1906, ou Eugène Marie Christophe, vicaire du 15 août 1900 au 28 janvier 1904. Source : Dictionnaire biographique des prêtres du diocèse de Nancy et de Toul par Madame Sylvie Straehli,

6 Joseph Hubert Voinier, maire pendant 39 ans, son fils Anatole lui succède en 1904.

7  Les « bureaux de tabac » étaient attribués à titre de récompense ou aux veuves de guerre, etc..

Les débitants de tabac

Le pouvoir politique dispose dès le Second Empire de nombreux bureaux de tabac (17 000 en 1816) qui vendent également les timbres fiscaux. L'administration désigne les titulaires des bureaux et ces derniers se rétribuent sur des majorations de prix à la vente encadrée par l'État. Pendant plusieurs décennies, les titulaires désignés sont souvent des veuves ou des orphelins de fonctionnaires ou de militaires. Les candidats à l'exploitation des bureaux sont très nombreux, on en dénombra en effet 39 980 en 1873.

Ce système prend fin en 1906, l'administration de l'État désigne alors des gérants pour exploiter les bureaux de tabac et la redevance qui est leur est versée est fixe. À partir de 1961, la SEITA décide, en collaboration avec le ministère des Finances, des ouvertures, fermetures et reventes des débits de tabac. En 1970, on comptera 48 892 bureaux de tabac, puis 36 431 bureaux en 1992. Aujourd'hui, on dénombre environ 28 000 buralistes en France.

https://bureautabac.fr/historique-bureaux-tabac

Mi-Carême 1903 à Bouxières-aux-Chênes : un fait divers très politique.
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M. Hanne vient déposer  à son tour. C'est un homme d'une cinquantaine d'années ; d'une rare vigueur, au teint coloré, il porte une forte moustache châtaine et a un accent alsacien assez prononcé. M. Hanne narre, par le menu, les vicissitudes qu'il a à  subir de la part des habitants de Bouxières. On l'a traité en pleine rue, dit-il, le jour de la fameuse cavalcade, d'espion, de « Dreyfus1». On lui adresse quotidiennement des lettres anonymes contenant les pires injures.

M. le juge de paix. « C’est presque de la férocité dont on a fait preuve à votre égard. Ayez bon courage. Vous faites votre devoir. »

M. Hanne». — Lorsque je suis rentré chez moi le 22 mars, avec M. Lebreton. nous avons été suivis par une foule exaspérée qui criait: « Voila les panamistes2, les mangeurs de contributions, etc., etc.

M. Oscar Papelier avait invité M. Lebreton à venir passer avec lui la journée du 22 mars, il est allé le chercher à la gare. Sa déposition tend à démontrer que M. Lebreton était   Bouxières pour une cause toute fortuite.

M. Léon Haudeville, 41 ans. marchand de vins,sait que la cavalcade était dirigée contre M. Hanne, mais il ne peut préciser aucun des manifestants.

M. Pierre Guerber, 41 ans, instituteur, etait présent lorsque M. Lebreton a interpellé M Richard, travesti en militaire.

M. Guerber est allé chercher la clef de la mairie qu'il n'a pas trouvée, il a entendu crier par la foule: « A bas le Prussien ! ! »

M. Hippolyte Robin, 66 ans, vigneron, déclare carrément qu'il n'a rien vu, rien entendu. Il n'était pas là.

D. — C'est un motif pour en savoir plus long que les autres témoins.

R. — J'avais quitté le pays ce jour-là 

M. Flury. — J'ai cité M. Robin, comme témoin, parce qu'en effet il a quitté ostensiblement la commune, le 22 mars, pour ne rien voir, a-t-il déclaré. 

D. — Est-ce vrai? 

R. — Parfaitement, vrai. (Rires.)

M. Henri Haudeville, 22 ans, cultivateur, a appris, deux jours avant le 22 mars, par MM. Mourot et Joly que la cavalcade de la Mi-Carême viserait spécialement M. Hanne.

D. — Masson n'était pas déguisé ?

R. — Si, monsieur, il m'a fendu son chapeau et je lui ai donné un sou. (Rires.)

La série des témoins à charge est terminée. On procède ensuite à l'audition des témoins à décharge. Le premier entendu est M. Paul Galland, 28 ans, cultivateur. Le témoin a vu la cavalcade, il a entendu crier sur son parcours : « A bas le traître ! le vendu ! » mais ces cris étaient, déclare-t-il, pousses par des femmes, des enfants.

D. —Vous devriez être au nombre des prévenus, vous avez pris part à un tapage scandaleux.

R — Mais je n'ai rien crié, j'étais là tout de simplement en curieux.

Me Terraux. —  Dans ces conditions, on pourrait alors poursuivre toutes les personnes qui, à Nancy, iront dimanche se promener à la foire.

Mme veuve Emond, 55 ans, cultivatrice, était près du chêne lorsque le mannequin qui devait être exécuté fut descendu de la voiture, elle affirme que la foule ne criait que : « Vive la liberté !.! Vive la République !!! »

Le défenseur renonce à l'audition des autres témoins et déclare s'en rapporter à la prudence du juge du tribunal.

La parole est donnée au représentant du ministère public.

M. le commissaire de police Flury expose en la situation faite à Bouxières à M. Hanne, elle ne s'explique, déclare-t-il, que par le déchainement irraisonné des plus mauvais instincts. M. Flury s'est élevé contre le qualificatif d'espion décoché à M. Hanne, qui a été sur le point de donner sa vie pour la France.

Le ministère public réclame une punition sévère pour Richard, Pierron, Masson, Charles Rodhain, Devin et Tollé fils.

Me Terraux, défenseur des prévenus, s'attache à montrer qu'Hanne vécut tout d'abord en bonne intelligence avec les habitants de Bouxières. Puis une longue suite d'histoires détruisit cette bonne harmonie. Hanne aurait fait notamment paître ses oies dans l'ancien cimetière non désaffecté, à la grande indignation des habitants. Puis le receveur-buraliste s'est mélé activement de politique. Après avoir fait montre de sentiments très religieux, il a changé brusquement d'opinions. Il a exercé une propagande active et maladroite en faveur de L’Etoile de l'Est dénigrant avec violence les autres journaux. M. Hanne ne doit s'en prendre qu'à lui même de la situation qui lui est faite à Bouxières.

Le jugement.

Après un délibéré de quelques minutes, le tribunal condamne cinq des prévenus : « Nicolas Richard, Charles Masson, René Devin, Anatole Rodhain et Etienne Tollé, à 11 fr. d'amende et 2 jours de prison chacun. Les dix-sept autres prévenus sont condamnés à 11 fr. d'amende.

En entendant ce jugement, une femme s'écrie dans l'assistance: — Ça coûte cher, la cavalcade, neum !

 

1 Le capitaine Alfred Dreyfus avait été condamné en 1894 au bagne à perpétuité pour espionnage au profit de l’Allemagne. Très vite, il y eut des doutes sur sa culpabilité et les « dreyfusards » lancèrent des campagnes pour obtenir sa réhabilitation, qui fut acquise en 1906. Cette affaire divisa fortement et durablement l’opinion publique.

2 Affaire de Panama : Ferdinand de Lesseps, qui avait fait creuser avec succès le canal de Suez (1969), entreprit à partir de 1879 de faire creuser l’isthme de Panama. Mais les travaux, financés par des emprunts s’avérèrent plus longs, plus difficiles et plus coûteux que prévus. Pour obtenir les fonds nécessaires, de Lesseps voulut de nouveau emprunter en France. Pour obtenir les autorisations nécessaires, il corrompit un certain nombre d’hommes politiques et de journalistes. L’affaire éclata en 1891.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Scandale_de_Panama

L'affaire Coqueron

Encore une affaire cause par la « question Hanne »

Le 23 mars au matin, deux jeunes gens d'Eulmont sortaient du débit Hanne, lorsque le prévenu Tollé, de Bouxières, armé d'un nerf de boeuf, vint à leur rencontre et frappa violemment l'un d'eux, M. Léon Coqueron.

Le prévenu, dont l'attitude à la barre est des meilleures, reconnaît les faits qui lui sont reprochés. Les antécédents du jeune homme sont excellents,

Le président du tribunal, dans un jugement longuement motivé, fait profiter Tollé des circonstances atténuantes. — Deux journées de travail.

 

Mi-Carême 1903 à Bouxières-aux-Chênes : un fait divers très politique.
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Mi-Carême 1903 à Bouxières-aux-Chênes : un fait divers très politique.
Tag(s) : #Bouxières-aux-Chênes, #1815-1914
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