Lu dans la presse
La vie de château classé fourmille de conflits avec l’administration des Monuments historiques, et surtout avec leur interlocuteur direct,
l’architecte en chef des Monuments historiques. Ils sont cinquante-deux. Un cursus classique de six ans d’études, puis une entrée sur concours à l’école de Chaillot dont ils ressortent, deux ans
plus tard, toujours sur concours ; à cela s’ajoutent alors deux autres années de formation continue qui leur donnent des compétences allant de l’Antiquité à Le
Corbusier.
Architectes susceptibles
Ce qui leur est reproché ? Leur arrogance. Leurs partis pris et leur raideur. Leur double casquette ils sont au service du ministère de la culture
tout en exerçant auprès d’une clientèle privée. «Ils font attribuer à leur agence des chantiers colossaux », affirme Me Olivier Chaslot, avocat spécialisé dans les conflits patrimoniaux.
Autre grief: ils sont rémunérés à hauteur de 7 à 12 % des travaux qu’ils prescrivent, par des propriétaires qui ne se sentent pas le goût de contester leurs décisions.
Certains architectes sont susceptibles. Gare aux représailles.
Champion du retoquage d’architectes, Patrice de Voguë, propriétaire du château de Vaux-le-Vicomte. Qu’un architecte en chef lui dise que les
parterres de ses jardins ne sont pas conformes à ceux de Lenôtre, lesquels ont été détruits puis entièrement refaits au xix’ siède, et Vogué le prie d’aller voir ailleurs.
A Fontfroide, somptueuse abbaye cistercienne aux abords de Narbonne, Nicolas d’Andoque avoue vivre en bonne intelligence avec ses architectes en
chef. Puis, riant sous cape : «J’en ai usé cinq » Il se rappelle un zigoto qui voulait l’empêcher de nettoyer sa toiture au prétexte que monter sur le toit abîmerait les
tuiles !
Philippe Favre en évoque un autre qui, vexé de ce qu’il ait demandé à poursuivre certains travaux avec son ancien architecte, a bloqué le chantier
pendant quatre ans. Ailleurs, c’est le propriétaire d’une abbaye classée et menacée d’effondrement, architecte lui-même et ayant travaillé pour les Bâtiments de France, qui s’est vu imposer par
son maître d’oeuvre un devis de travaux deux fois plus élevé que celui qu’il proposait. Impossible de revenir dessus, la DRAC (direction régionale des affaires culturelles) soutenant son
collaborateur.
Généralement, les travaux soumis à subvention coûtent trois fois plus cher. «Là où, sans les aides, le propriétaire ne paierait que 000
euros, il doit en débourser 3 000. L’Etat le remboursera au maximum de50 %, ce qui ne couvre pas le surcoût », fulmine Me Olivier Chaslot. Voilà qui fait bondir
Jacques Moulin, architecte en chef: «Ce qui fait la différence, c’est la prescription. Moi, maître d’œuvre,je veux que vous posiez tel type de tuile, de telle manière... Pourquoi le bâtiment
serait-il le seul domaine où tout serait au même prix ? Entre une toiture minable et une autre bien faite, doublée, qui permet d’être tranquille sur deux générations et non sur dix ans, les prix
varient du simple au double. » Il s’exaspère d’être trop souvent accueilli comme un chien dans un jeu de quilles par des propriétaires qu’il aimerait moins ignorants.
Parfois, il rêve de demander aux récalcitrants s’ils accepteraient de remplacer leurs bottines Berluti par des chaussures Bata : «Je souhaiterais qu’ils appliquent à leur bâtiment le
raisonnement qu’ils s’appliquent à eux-mêmes.»
Néanmoins, Jacques Moulin est l’un des rares à admettre que son administration manque de souplesse : «Les architectes et historiens des
Monuments historiques estiment qu’ils relèvent d’une structure supérieure. Nous avons été de véritables staliniens. Il faudrait que chacun prenne du recul par rapport à soi-même. De leur côté, il
faut que les propriétaires se modernisent, développent une connaissance des matériaux, des modalités de prix et sortent de leur infantilisme.» -
48 LE MONDE 2 15 SEPTEMBRE 2007
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