Frédéric II Hohenstaufen, l'empereur qui assiégea Amance... et conquit Jérusalem sans verser une goutte de sang.
Je précise tout de suite que c'est la conquête de Jérusalem par Frédéric qui se fit sans verser le sang; la première, celle par les croisés de Godefroy de Bouillon, se termina par le massacre de presque tous les habitants, musulmans, juifs et chrétiens.
Quant au siège d'Amance, il fut probablement moins sanglant, mais certainement pas sans verser le sang.
Notre petit groupe de travail sur l'histoire et la connaissance d'Amance, au sein de l'association des amis du lavoir, a recueilli de nombreuses données sur l'histoire d'Amance, ville et château. Elles seront publiées séparément.
Je voudrais simplement parler du contexte de politique internationale d'alors et de cet étrange empereur Frédéric, qui scandalisa ses contemporains par ses opinions, mais qui nous semble étonnement moderne sur certains points.
Pour comprendre Frédéric, il faut connaître ses deux grands-pères : Frédéric Ier Hohenstaufen (Barberousse) et Roger II de Hauteville, roi de Sicile.
Mais tout d'abord, que venait-il faire à Amance ?
En 843, au traité de Verdun, les trois petits-fils de Charlemagne se partagent son empire. L'aîné, Lothaire, reçoit la part du milieu : une bande de terre, entre Rhin et Meuse, de la mer du Nord à l'Italie. Cette part s'appellera Lotharingie, d'où vient le nom de Lorraine.
C'est une époque sombre, l'Europe occidentale est ravagée par les invasions, chaque potentat local se taille sa principauté, c'est la naissance de la féodalité.
Une dynastie allemande reconstitue l'empire quand Othon 1er de Saxe est couronné empereur du « Saint Empire romain germanique » en 939, mais cet Empire ne comprend pas la Francie occidentale, à l'ouest de l'axe Meuse Saône Rhône, la future France.
La Lorraine fait donc partie du Saint Empire, coincée entre les ambitions territoriales des rois de France et des empereurs germaniques. Et comme les ducs de Lorraine et les comtes de Bar avaient leurs propres ambitions territoriales, elle ne fut pas souvent en paix.
En 1218 donc, le duc de Lorraine Thiébaut s'était mêlé de la succession du comté de Champagne, avait fait un raid en Alsace, sur les terres de Frédéric, qui assiégea Amance en représailles. Thiébaut dut se soumettre.
Voilà pour l'essentiel, sans entrer dans le détail des querelles féodales de l'époque.
L'empereur était élu par sept princes électeurs. Si une famille était plus puissante que les autres, elle réussissait à conserver un temps la couronne impériale.
Frédéric Ier de Hohenstaufen avait été couronné empereur en 1155. Il passa sa vie à guerroyer avec un certain succès contre les rois étrangers qui refusaient la prééminence impériale, les féodaux allemands qui contestaient son autorité, les villes italiennes qui voulaient leur indépendance et la papauté qui lui disputait la prééminence dans l'Empire, aux plans spirituel et temporel.
Il partit en croisade (la troisième) en 1189 et se noya dans une rivière de l'actuelle Turquie en 1190.
La tradition allemande, les légendes populaires, puis la propagande pangermaniste en ont fait un héros national. On raconte alors que l'empereur n'est pas mort, qu'il dort dans une grotte de Thuringe, sous une montagne autour de laquelle tournent des corbeaux. Lorsque les corbeaux s'envoleront, l'empereur sortira de son sommeil et restaurera la grandeur impériale.
Les souverains carolingiens avaient concédé en 911 aux Vikings, les « northmen », hommes du Nord, l'actuelle Normandie. Ils s'y sont installés et ont cessé de ravager le reste de la France, mais certains s'y ennuyaient et rêvaient de nouvelles aventures.
C'est ainsi que Guillaume le Bâtard, duc de Normandie, conquit l'Angleterre en 1066, et devint Guillaume le Conquérant.
Les Hauteville avaient trouvé une autre opportunité : le sud de l'Italie était disputé entre la papauté (catholique), l'empereur de Byzance (orthodoxe), les princes arabes venus de Tunisie via la Sicile. Le conflit entre papes romains et empereurs byzantins, chrétiens tous deux, était au moins aussi important que celui entre chrétiens et musulmans. En 1054, les Églises de Rome et Byzance (Constantinople) s'étaient mutuellement excommuniées.
Robert Guiscard de Hauteville va se mettre – en théorie – au service du pape, ce qui permet à lui et sa famille, de conquérir - pour leur propre compte - de 1059 à 1091, toute l'Italie du Sud et la Sicile. Avant de mourir, il demandera qu'on inscrive sur sa tombe: « Ci-gît Guiscard, terreur du monde » !
Son neveu Roger II (1095 -1154) sera roi de Sicile. Le génie des Hauteville en Sicile, qui conquièrent un pays prospère, multiculturel, multi religieux, est d'avoir respecté les croyances et les traditions, en cherchant à toutes les utiliser pour la construction de leur État.
Les structures du royaume s'inspirent du droit féodal d'Europe occidentale, des traditions byzantines et musulmanes. Toutes les religions sont respectées: christianisme latin et grec (orthodoxe), judaïsme, islam. On trouve en Sicile des stèles officielles en quatre langues : latin, grec, hébreu et arabe !!
Plus étonnant encore est l'art arabo-normand, magnifique synthèse des arts roman, byzantin et arabe. Par exemple, le cloître de Monreale près de Palerme ressemble de loin à celui de Moissac en France et de près, on voit que sa décoration est de marqueterie orientale. Quant à la fontaine, elle n'est pas au centre, mais sur le côté, pour que juifs et musulmans puissent faire leurs ablutions sans être obligés de pénétrer dans une enceinte chrétienne !!
La Sicile des rois normands sera, avec l'Andalousie musulmane, le lieu de passage de la philosophie et la science arabe vers l'Europe médiévale.
Il est donc l'héritier de ces deux traditions, l'impériale allemande et l'arabo-normande de Sicile.
Il passera sa vie à asseoir son autorité, pas toujours avec douceur, contre les princes allemands (et lorrains...) qui refusent son autorité, les villes italiennes qui rêvent d'indépendance, le pape qui estime être au-dessus de l'empereur.
Nous connaissons de la bataille de Bouvines l'affrontement entre le roi de France Philippe-Auguste et le roi d'Angleterre Jean sans Terre. Il y avait alors deux prétendants au trône impérial du Saint Empire : Frédéric II dans le camp français et Othon de Brunswick dans le camp anglais.
Ayant reçu une éducation très ouverte, on dirait plurielle aujourd'hui, il est fasciné aussi bien par les souvenirs de l'empire romain (le vrai, celui des premiers siècles de notre ère) que par la civilisation arabo-musulmane. Il parlait le latin, le grec, le sicilien, l'arabe, le normand, l'allemand et peut-être l'hébreu, il était passionné par les sciences, la philosophie, etc..
Il sera l'ami de souverains musulmans, ce qui l'aidera dans son « étrange croisade[2] ». Sommé par le pape de partir en croisade, il le fit (6ème croisade), s'installa dans les quelques villes qui restaient aux mains des croisés en Palestine, et commença les négociations avec son ami le sultan al-Kamel d'Egypte. Les cadeaux précieux épuisés, les deux princes échangèrent des énigmes mathématiques « mes mathématiciens ont trouvé cette énigme, les tiens seront-ils capables de la résoudre ? » et parvinrent finalement à un accord : Le sultan rendait à son ami Frédéric, en échange d'une paix de 10 ans, Jérusalem, Bethléem et Nazareth, avec la promesse de libre accès des musulmans à leurs lieux saints à Jérusalem. Frédéric fut couronné roi de Jérusalem en 1229.
Il avait réussi à reconquérir pacifiquement Jérusalem, ce qui lui valut non pas les remerciements de l'Eglise, mais une nouvelle condamnation, parce que la manière n'était pas celle attendue !!
Passionné de sciences, défenseur de la raison contre les traditions, il fut soupçonné d'athéisme, chose impensable à cette époque.
Une légende veut qu'un pamphlet athée, le « Traité des trois imposteurs » ait été rédigé au Moyen-Âge. On en connaît une version - réelle celle-là- plus récente (XVIIIe siècle) mais ce traité mythique fut notamment attribué à Averroès[3], Spinoza[4] et Frédéric II. Le voisinage est de choix !!
Tel fut cet empereur, qui assiégea Amance en 1218, quand il voulait asseoir son autorité sur son héritage paternel. Il avait alors 24 ans et passa ensuite l'essentiel de sa vie en Italie. Mais nous pouvons dire qu'un empereur illustre a fait à Amance le redoutable honneur de l'assiéger !!
[1] 1194 -1250 La stupeur du monde
[2] « L'étrange croisade de l'empereur Frédéric II » par Pierre Boulle
[3] Savant et philosophe arabe d'Espagne (vers 1126 -1198), il commenta Aristote. Ses commentaires furent surtout connus dans le monde chrétien et à l'origine du renouveau de la philosophie occidentale.
[4] Né dans une famille juive des Pays-Bas (1632 -1677), il fut condamné pour athéisme. Il est un inspirateur de Nietzsche, Freud.
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